lundi 11 juillet 2016

Pour la beauté du geste (feuilleton électrique) par Jimmy Jimi # 119


119. LADY STARDUST [DAVID BOWIE]

   On ne refait pas sa vie, jamais, c'est seulement un pénible baragouin qu'on essaye de fourguer aux frais divorcés et autres sinistrés. On peut tenter d'oublier comme de se frayer un nouveau chemin, mais on traîne toujours son passé tel un encombrant sac rempli de pierres : certaines sont précieuses, alors que d'autres sont juste lourdes. Au contraire, il est possible de retomber amoureux, même au moment où l'on s'y attend le moins, même au moment où l'on ne s'y attend plus, même au moment où l'on ne sait plus très bien à quoi ressemble un moment.

   A l'exception des petites filles et d'une poignée d'esthètes, qui placent leurs émotions dans des sphères particulièrement élevées, la danse ne passionne pas grand monde. On distribuerait gratuitement des billets que ça ne remplirait guère les théâtres. A la gce, le gros public préfère les grasses plaisanteries de comiques qui se prennent pour des humoristes.

   La danse, ce sont des milliards d'heures de travail pour faire oublier l'idée même du travail. La danse, c'est de la poésie sans mot, de la peinture sans palette, de la sculpture sans marbre, de la volupsans sexe... Cinq jeunes et jolies créatures, à peine tues de longs voiles blancs, glissèrent sur la scène avec la légèreté de flocons de neige. En trois gestes et deux envolées, elles nettoyèrent mon cœur et mon cerveau, pendant que je laissais enfin mes oreilles se gaver de musique, après deux années d'abstinence, deux années à boire du jus noir à me le téton moisi du Malin. Les chères petites fées distribuaient de la poussière d'étoiles, comme tant d'autres jettent de la poudre aux yeux, quand ce n'est du vitriol. Elles disparurent bientôt dans un flot de soupirs ambigus. La musique s'absenta aussi en laissant une scène vide et sourde devant le spectateur perplexe. Pendant de longues minutes, une nouvelle déesse claudiqua étrangement sur les dunes du silence, avant que ses petits pieds charmants décident de ne plus toucher le sol pour se noyer dans des vertiges inédits. Les dieux et les diables se sont bien amusés avec moi, ils m'ont beaucoup fait souffrir, et ils m'ont beaucoup fait aimer. Je cherchai ses yeux, son sourire, son parfum sur la scène trop obscure. La musique et les autres danseuses revinrent, mais je ne voyais et n'entendais plus qu'Elle, planant tout là-haut dans la hiérarchie des anges...

   Si on m'avait demandé mon avis, j'aurais certainement choisi de m'évanouir dans le souvenir d'Olympia, mais personne ne se fatigua à m'interroger...

   Quelques décennies plus tard, je racontai mon aventure à un collègue. Nous ne partagions pas tant d'affinités, mais comme il ne pouvait s'empêcher de s'épancher, je me sentis obligé de donner le change. Le garçon me regarda comme s'il allait m'apprendre le prénom de la lune et me dit que si j'avais été tellement ému, c'était surtout parce que j'avais passé trop de temps collé au fond du trou. Il appelait ça l’instinct de survie. Je vais vous livrer un scoop : le monde déborde d'individus qui ne peuvent résister à l'envie de tuer la poésie dès qu'elle se trouve à porté de main ou de bouche. Comment cet abruti qui collectionnait les histoires de fesses foireuses (les histoires comme les fesses !) et n'aurait pu faire la différence entre un entrechat de Sylvie Guillem et une « choré » de Patrick Sébastien aurait-il pu entendre des émotions dont il ne soupçonnait même pas l'existence ?

   
   Si on m'avait demandé mon avis, j'aurais certainement choisi de m'évanouir dans le souvenir d'Olympia, mais personne ne se fatigua à m'interroger. Et la vie coulait donc de nouveau : pour l'heure, rien ne semblait avoir été inventé de mieux. Olympia s'était absentée en me laissant seul au milieu de ce monde étrange.


11 commentaires:

Arewenotmen? a dit…

Début de l'épilogue ?

Et voilà, j'avais dit que je m'arrêterai là, mais la curiosité...

Jimmy Jimi a dit…

Hello Arewenotmen?,
Désolé, j'en ai encore pour un moment. Il va falloir que je retrouve le chemin jusqu'à boucler la boucle avant d'en finir, ça risque de durer encore un peu. Merci d'être toujours là!

Arewenotmen? a dit…

.. et l'intérêt... allez, on rempile !

Devant Hantoss a dit…

Il y a quelque chose comme de la tristesse... C'est l'effet produit quand tout ce petit monde disparaît et que ne reste qu'un personnage dans un décor quasi vide et des images oniriques. Un gros blues à peine atténué par une promesse de suite.

Everett W. Gilles a dit…

Yo !
J'ai côtoyé quelques danseurs/euses (et leur chorégraphe aussi tiens d'ailleurs) et je confirme largement la poésie, le travail, tout ça, mais pour ce que j'ai pu en voir ça remplit quand même pas mal les les théâtres hein.
Car oui, je suis allé voir. La danse ça me fait penser au jazz. Je crois tout ce qu'on m'en dit, je suis épaté par les performances et l'enthousiasme qu'elles déclenchent mais, comment dire ... c'est pas pour moi !

Merde, je sais plus ce que je voulais dire ...
Ah oui : la prochaine étape c'est Kid Koule and the Kokonuts, j'ai bon ?

Phil Free a dit…

Je sens que tu vas bientôt ronronner entre deux entrechats...

C'est chouette que ton récit s'ouvre sur une nouvelle étape, il était temps je trouve... Attention hein, je ne me suis pas ennuyé une seule seconde, mais c'était le bon moment. Cette ouverture apporte du relief et met en appétit pour la suite, c'est cool.

Je me dis que j'ai toujours eu envie de détester les spectacles de danse, sans trop savoir pourquoi... Et surtout sans jamais avoir assisté à aucun. Il faudra que j'essaye un jour, pour être sûr.

Et puis ton collègue, j'ai l'impression de le connaître...

yggdralivre a dit…

(les grandes esprits etc etc... y'a peu j'écrivais ça )

"La danse est célébration, un en deçà du langage, du moins quand les mots manquent surgit la danse. Cette manifestation, frénétique, de l’instinct de vie, n’aspire qu’à rejeter la mort et dans le même élan, toute dualité temporelle pour retrouver d’un bon l’unité du corps et de l’âme. La danse est aussi, à travers les cultures et les époques, épreuve, théâtre ou curative, autant de perception, d’acception, d’expression esthétique, émotive, érotique, religieuse ou mystique qui semblent avoir disparu de nos représentations contemporaines..."

difficile de dire que je n'ai pas apprécié ton texte :)

Audrey Songeval a dit…

Ah voilà que je retrouve la plume qui me plait tant ! Tu as vraiment le don de trouver des phrases qui nous emportent avec des images ou des détours surprenants. Du coup, tu arrives à nous raconter ton histoire sans nous la raconter. Par exemple, tu ne nous parles pas du spectacle, tu nous donnes plus ou moins des généralités sur ce que peut (ou pas) inspirer la danse. Résultat, on voit, on vit ce ballet bien plus que si tu nous l’avais longuement décrit. C’est assez curieux. Et très réussi (et c’est un peu ce qui me manquait dans tes deux précédents).
Et l’air de rien, tu nous donnes envie de poursuivre l’aventure comme si tout pouvait redevenir possible. Nous aussi, comme Jimmy, on a envie d’y (re)croire ! D=Que du très bon pour moi!

PS : tu devrais recopier dans « wordpad » tes textes pour supprimer tout ce que Word rajoute en matière de format et autres données cachées. Tu retrouverais certainement une présentation plus uniforme.

Jimmy Jimi a dit…

Hello Devant,
Oui, quand on est dans un tournant, ça respire toujours plus ou moins le blues, mais ça sent bon, le blues, non?!

Hi Everett,
En effet, la danse remplit quand même les théâtres, ce que je voulais dire c'est que "l'homme de la rue" (comme on dit) les remplirait plus difficilement; on rencontre tout de même moins de fans de danse que de musique, de cinéma ou de foot.
Je comprends ce que tu veux dire. Au moins, tu auras essayé!

Hola Phil,
Je te propose un premier essaye: tente Sankaï Juku (c'est une troupe de danseurs japonais) sur Youtube, tu pourrais être surpris.

Hello Yggdralivre,
Nous n'avons pas forcément le même langage, mais nous cherchons le même port!

Hi Audrey,
C'est une vision un peu "impressionniste" que j'essaye d'apporter. Il n'y a rien de plus ennuyeux, à mon sens, que ces chroniques qui tentent de raconter un concert qu'on n'a pas vue; par contre, ça peut être intéressant de lire ce qu'un spectateur a ressenti.
Je suis désolé pour la présentation, je travaille mon texte sur Word, le copier/coller se passe bien sur Blogger, mais le résultat déconne quand j'envoie le post. Je ne sais pas à quoi c'est du, je ne rencontrais pas ce problème avant.

Audrey Songeval a dit…

Je te dis, essaie de copier ton texte Word dans le Bloc-notes de Windows, puis copie le Bloc-Note sur ton blog. Word ajoute des tas de choses "invisibles" mais que ton blog doit gérer et qui brouille certainement les données de présentation. J'ai déjà eu le souci et on m'avait conseillée de faire comme ça.

Jimmy Jimi a dit…

OK, je vais tenter ça, merci.