jeudi 4 février 2016

Pour la beauté du geste (feuilleton électrique) par Jimmy Jimi # 104


104. LET IT BLEED [THE ROLLING STONES]

   Ce n'était guère l'heure de s'exercer à la voyance, comme ce n'est pas celle de vous plonger trop tôt la tête dans la bassine pleine de drames...

   Je m'approchai du bord de la scène afin de donner suite à mon aventure face au micro.
   Si vous vous souvenez des précédents chapitres, sur ce Boulevard des bouleversements, Chris et Cyril lâchaient leur position pour m'emprunter mes fragiles instruments et laisser le devant de la scène à Polina et Alphonse. Poussés par une armada de percussionnistes en folie, ces derniers étaient sensés alterner les mélodies chatoyantes avec quelques embardés raffinées !

   « Je cherche des bouleversements au milieu des tangos absurdes », offris-je en guise d'introduction. A ces mots, je vis mon Olympia (c'était la première fois que je l'apercevais depuis le début du concert) traverser la foule comme on fend les eaux. Elle se plaça juste devant moi, autant en muse qu'en fan.
   « Il faut se mettre en état de poéter plus haut que ses fesses ! » Les parfums de ma belle me mangeaient toute la cervelle. Je poussai un cri d'Apache traîtreusement abattu dans le dos et poursuivis : « La lune fait son possible pour ressembler à ton cul fort spirituel ! » (Dans la salle, d'autres Indiens répondirent en hurlant et la trompette monta de deux tons.)
   « J'ai marché si longtemps et me suis perdu tant de fois que j'en ai oublié ton nom et la couleur de tes yeux. » Grisée par l’événement, Polina risquait des dissonances plus effrontées qu'à l'habitude. Une partie du public tenta de trouver refuge vers le bar, mais la grande majorité frissonna jusqu'à nous renvoyer notre propre fièvre. C'est pour ça que je n'ai jamais vraiment goûté les albums de concerts, ils ne sont que des photographies sur papier glacé comparées à l'expérience humaine. Un micro ne sait capturer ni les gouttes d'émotion ni les relents de lingerie !

   « Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens », chantait l'enfant aux semelles de vent. Au milieu du morceau, les tintinnabulements, les griffures de cordes et les mugissements de cuivre m'avaient déjà bien déréglé ! J'ajoutai de longs passages improvisés sur mon texte pourtant déjà passablement encombré d'images joyeusement confuses.
   « Je cherche des bouleversements, une sortie d'au secours, la porte d'excès. » Ne pouvant plus rester inactif, Richard surgit de derrière la scène, empoigna le micro d'Alphonse en répétant : « bouleversements, secours, excès ». Nous finîmes tous les deux, hurlant tout ce qui nous passait par le cœur, surfant sur la lame de fond comme des gamins ivres !

   « Je longe le boulevard des bouleversements en tenant ta main magnifique et ensanglantée. »




10 commentaires:

Anonyme a dit…

Ce n'est pas seulement l'ambiance du concert qui monte en apothéose au fil des morceaux, et des chapitres. C'est ton style aussi. Un vrai crescendo. Mais je me demande... La plupart des rockers n'ayant que peu fréquenté les bancs de l'école, lesquels d'entre eux peuvent réellement parler de "poèter plus haut que leur cul", parler des "tangos absurdes" ?

Zocalo

Jimmy Jimi a dit…

Hello Zocalo,
J'ai moi-même quitté l'école à tout juste 16 ans (donc bien avant mon personnage) et la plupart des extraits de chansons qui figurent ici ont été écrits dans ma jeunesse. Il ne faut pas prendre les "rockers" pour plus incultes qu'ils ne sont et certains nous ont offert de bien belles choses...

Audrey Songeval a dit…

Après la salle, après le groupe, nous sommes ici dans l'intime. J'ai un peu du mal à "entendre" le morceau. Par contre, quand je t'ai lu, je t'imaginais en train de marcher su un fil tendu, funambule qui avance sans savoir où il va mais qui y va à la force de son cœur. A dire vrai, j'ai trouvé ce texte quasi impudique(à moins que ce ne soit la musique que je n'arrivais pas à attendre qui fasse son effet?).
Et Let it bleed est l'une de mes chansons préférées des stones, alors qu'on en parle rarement...

nestor b a dit…

J'ai beaucoup aimé ce chapitre, plein de poésie. J'y ai ressenti l'impression de survoler ce concert et de voir chaque personnage de l'intérieur. Bizarre mais très sympa comme impression. Continue Jimmy !

yggdralivre a dit…

ça faisait longtemps (ça me manquait faut croire) : tout pareil qu'Audrey !
j'ai pris du plaisir à lire, mais j'ai eu du mal à entendre (le choc des mots j'entends).
et tout pareil pour que le côté impudique... ce n'est pas un mal, juste une impression.
et encore pareil pour let it bleed (décidément)

après, faut oser la plongée dans l'intime à ce point, monter si haut si "sentiment partagé" pour redescendre si profond dans l'être, chapeau bas :)

Everett W. Gilles a dit…

Carrément lysergiques tes paroles, un hommage à Kantner & co ?
Et sinon, culture ou sous-culture un rocker cultivé est un rocker intéressant. Et vice-versa.

Arewenotmen? a dit…

C'est ben vrrrai ça Everett ! Depuis toujours, la plupart de mes rockers préférés sont "arty" comme on dit aujourd'hui.... mais il y a des exceptions, évidemment!

Jimmy Jimi a dit…

Hello Audrey,
C'est un peu normal que tu aies eu du mal à entendre la musique; pour ce chapitre, j'ai eu envie d'inventer quelque chose de spécial (duo violoncelle & trompette + percussions) pour que l'attention du lecteur se focalise avant tout sur l'expérience du narrateur. L'impudeur dont tu fais allusion ne m'étonne pas (même si je n'y ai pas pris garde au moment de l'écriture ni même à la relecture): je suis un exhibitionniste des sentiments! En choisissant de conter le concert titre après titre, je suis obligé de trouver des angles différents. Je ne sais pas si "Let it bleed" est un bon titre pour ce chapitre, mais il m'est venu sur le dernier extrait de paroles et parce que l'ensemble me semble assez rouge, comme à fleur de sang.

Hi Nestor,
Je me suis lancé dans un exercice plutôt difficile en choisissant de décrire chaque instant de chaque titre. J'espère que ça ne va pas trop casser le rythme de l'ensemble. Pour le bizarre, il y en aura encore plus dans quelques chapitres...

Hola Yggdralivre,
J'ai beaucoup de mal à supporter les petits secrets et les fausses pudeurs, je trouve que c'est un beau rôle pour l'écrivain de fouiller partout où il y a à fouiller.

Hello Everett,
Non, pas d'hommage particulier; en fait, je pioche tout simplement dans mes vieux textes, parfois je prends même des bouts de chansons différentes pour ces titres virtuels.

Hi Arewenotmen?,
Il fut un temps (je l'ai déjà écris) où tu semblais davantage au cœur de l'action, j'espère ne pas t'avoir perdu en route...

Devant Hantoss a dit…

Ici je me heurte au malaise que je ressens devant des textes poétiques:
« Je cherche des bouleversements au milieu des tangos absurdes »; « Il faut se mettre en état de poéter plus haut que ses fesses ! »; « La lune fait son possible pour ressembler à ton cul fort spirituel ! »

je me retrouve dans cette position où je préférerai ne pas comprendre la langue, car du coup je me sens de côté. Je fais trois pas en arrière avec un sourire en coin histoire de me donner une contenance. La musique ne peut plus rien y faire.


une phrase comme
« Je longe le boulevard des bouleversements en tenant ta main magnifique et ensanglantée. »
C'est énorme, c'est tout un univers qui se construit autour. Il y a quelque chose d'apocalyptique... je me disais même qu'il s'y trouvait peut-être encore trop de sens. Dans ces conditions mieux vaut pousser encore plus loin, comme Dylan dans son "Subterranean Homesick Blues"
Voilà, on ne peut pas dire que cela m'ait laissé indifférent.

Jimmy Jimi a dit…

Hello Devant,
Il y a ce que les mots peuvent signifier et le travail qu'ils peuvent apporter à l'imagination. Je sens que ton hermétisme se fissure doucement!