mardi 27 octobre 2015

Pour la beauté du geste (feuilleton électrique) par Jimmy Jimi # 96


96. FEAR IS A MAN'S BEST FRIEND [JOHN CALE]


   Pour tenter de faire passer le temps (vaine tentative puisque, tel un batteur foutraque, il accélère uniquement quand on souhaiterait le ralentir), Polina nous invita au Joli Nom. Le café et la bière avaient le même goût étrange, le flipper tiltait à chaque partie et le juke-box mangeait nos pièces sans appétit. Toutes les cinq minutes, l'un d'entre nous jetait un coup œil sur la pendule avant d'offrir un sourire idiot alentour.
   On raconte que nombre de musiciens ont commencés à se droguer ici, pour faire taire l'attente lourde, l'odeur de la peur et les méchants gargouillis qui recouvrent les tics tacs de l'horloge...
   Nous ne nous étions jamais aussi peu parlé de toute notre vie, seule Olympia, en bonne manageuse, envoyait des : « tout va bien se passer ! » un peu trop forcés. Richard avait abandonné son costume de diva en quittant le Gibus, il était celui dont l'état de décomposition semblait le plus avancé. Au moins, ça nous rassura sur son implication.

   A vingt heures, nous quittâmes Un Joli Nom pour le bistroquet en face du club. La trouille monta encore d'un cran (elle fit même peut-être un bond).
« On fait comment s'il y en a un qui casse une corde ? Et si j'oublie les paroles d'un refrain? Et si je laisse échapper une baguette ? Et s'il y a des sifflets dans la salle ? »

   Bientôt (si on veut), nos premiers spectateurs affluèrent rue du Faubourg du Temple. Il y avait sans doute moins de curieux que de membres du fan club d'Olympia, mais c'était toujours ça de pris et ça faisait un beau paquet de monde. Derrière la vitre du bar, nous observions nos futurs premiers fans ou détracteurs.

   La nuit tomba. Le Gibus ouvrit ses portes à vingt heures trente. Nous traversâmes la rue en zigzagant maladroitement sur les talons de nos bottines. La foule s'écarta gentiment pour laisser passer le groupe. Il y eut des cris d'encouragement et des tapes dans le dos.
Dans les loges, chacun chouchouta son instrument, lui murmura des mots doux. A une heure du Grand Moment, la trouille s'effaça enfin devant l'excitation et les éclats de rire remplacèrent les sourires niais.

A minuit, nous nous faufilâmes au milieu des danseurs pour aller nous entasser dans l'escalier menant à la scène. Gloria Jones termina son Tainted love et la lumière fut baissée...

   Olympia, aussi belle que toujours dans une robe violine à peine trop décolletée, posa un escarpin sur les planches. Ce fut la folie dans le public !

   « Bonsoir les amis ! [cris délirants] Merci d'être venus aussi nombreux pour assister au tout premier concert de... MIZANU ! [redoublement de cris délirants et premiers applaudissements] Ils sont à quelques mètres de moi, j'entends leur cœur qui cogne comme jamais... C'est leur premier concert, mais je ne vais pas vous demander d'être indulgents, parce que je sais qu'ils vont assurer comme de jeunes dieux ! MIZANU ! [applaudissements de dingues, cris de bêtes en rut et pas le moindre coup de sifflet de la B.I.D.]




15 commentaires:

Devant Hantoss a dit…

... Je me fais l'effet de la flèche qui n'atteint jamais sa cible. C'est pour le prochain épisode alors? Le défi, peut on parler de musique pour un concert quand tout y est fictif!! Une première, sauf si entourloupe et pirouette!! Attention, je t'ai à l'oeil!!

yggdralivre a dit…

ça me fait penser à ce texte de Desproges dans lequel un perroquet ne siffle que les premières mesures du pont de la rivière kwaï... c'est d'un frustrant... ben là c'est tout pareil.
et pourtant on le sait, on le voit arriver l'effet..; mais on continue d'y croire (et c'est pour ça, entre autre, que l'on continue de lire)

j'ai particulièrement aimé ce chapitre (j'ai eu en tête la période "rock" du film "mes meilleurs copains") et surtout le coup du flipper qui mange sans appétit m'a beaucoup, beaucoup, beaucoup² plu.

Echiré79 a dit…

Comme Devant, je pensais déjà au concert......et non tu nous fais encore trépigner d'impatience.
Bien vu et tes mots font parfaitement ressentir la tension/excitation/peur de tous ces jeunes gens.
Bonne idée aussi de la part du narrateur que de nous faire vivre ce moment d'un autre cadre/point de vue que celui de la salle et des loges.
Maintenant comme Olympia et les spectateurs : MIZANU, Mizanu, MIZANU !!
Le retour arrière n'est plus possible.

Everett W. Gilles a dit…

Arfff, le retour de la robe à peine trop décolletée.
J'avoue que je l'avais dans le pif cette Olympia mais plus ça va et plus elle me plaît.
C'est un bon plan une femme manager, elle est pas là pour rigoler ni s'apitoyer sur votre sort.
Après, tu connais mes goûts, j'aurais intitulé l'épisode ''Stage Fright'', héhé ...

Jimmy Jimi a dit…

Hello Devant,
C'est une règle importante: essayer de ne jamais donner au lecteur ce qu'il attend au moment où il l'attend! Bon, je ne vais pas pouvoir me défiler trop longtemps, non plus.

Hi Yggdralivre,
Le suspens toujours le suspens! Et puis l'avant concert n'a pas été raconté si souvent. Le flipper tilt, c'est le juke-box qui manque d'appétit, mais merci pour le compliment.

Hola Echiré,
Oui, l'heure de folie se mérite par des heures d'attente. Je me souviens d'avoir tourné comme un lion en cage avec des maux de ventre assez monstrueux. La première chanson se faisait aussi avec pas mal de tremblement mais, après, j'étais totalement englouti par la musique.

Hello Everett,
J'ai juste hésité à changer la couleur de la robe, mais j'ai finalement opté pour le copier coller. Oui, ça peut être coriace une fille au management, mais ça ne s’embarrasse pas avec des fioritures!
Si tu as une idée pour le titre du chapitre "concert" ne te prive pas.

Everett W. Gilles a dit…

... c'était autant un retour sur l'épisode John Cale qu'une suggestion ...
Chacun son truc, moi c'est plutôt les extraits de texte que les titres de morceaux.
Genre ''We ara gonna blow your face out !'' braillé par le Wolf ou ''Too late to stop now'' par le Van ...

Audrey Songeval a dit…

J'ai moins aimé ce passage. Déjà parce que je trouve que tu séquences un peu trop le concert. Même si effectivement, il y a bien deux moments (l'arrivée dans la salle avec la balance et tout et tout) et après l'attente, je pense que les deux aurait pu être regroupé. Ou plutôt, l'attente aurait pu être davantage développée. Cette impatience et la peur qui grandit avec l'envie d'en découdre sont évoquées, certes, mais on ne les vit pas vraiment. Pour cela, il faut jouer davantage avec les lecteurs pour qu'ils aient le temps de vivre vraiment les choses, de les sentir, de les palper en quelques sorte.

Mais bien entendu, tout ce que tu dis sonne juste, tu dis tout ça, ta force est souvent dans ta concision mais là je pense que tu aurais pu prendre le risque de jouer avec l'ennui du lecteur. Tes textes sont des petites séquences, donc ils s'y prêtaient sans pour autant en faire des pages. Et l'ennui n'en est pas vraiment quand il est sublimé par les mots.
Et rétroactivement, je pense que le précédent chapitre souffre un peu des mêmes symptômes. Et c'est de lire celui-ci dans la foulée que je trouve que ça apparaît davantage.

Mais bon, je fais la tatillonne uniquement pour éventuellement t'aider si tu voulais améliorer un jour ton récit. Dans les faits, je dirais qu'on reste dans l'esprit de ce que tu as fait, donc c'est l'essentiel, mais c'est peut-être aussi ce qui cloche un peu ici. Je m'attendais effectivement à ce que tu lances le concert ici. Et lire cette séquence intercalée joue avec notre frustration, mais du coup, tu devrais au contraire être encore plus sadique avec le lecteur. Et parfois, les temps mort d'un récit peuvent se transformer en temps fort si justement on livre d'authentique morceau de vie. La durée de ce chapitre ne le permet pas complètement.

En rajoutant quelques paragraphes (à dire vrai je pense que ce temps mort, justement pour faire monter la tension jusqu'à la libération sur scène, méritait au moins le double), tu verrais certainement que ton chapitre gagnerait en force là où tu nous fais gentiment patienter. Ne prends pas mal ces critiques, mais je pense que parfois ce sont elles qui apportent le plus quand on cherche à écrire.

Jimmy Jimi a dit…

Hello Everett,
J'avais bien compris pour John Cale, mais j'ai fais exprès d’esquiver! J'ai suffisamment lu tes billets pour connaître ton goût de la citation mais, ici, j'ai pris le parti du titre.

Hi Audrey,
Je ne prendrai jamais mal un commentaire quand il est étayé. Et je te remercie de prendre le temps d'offrir ton avis. On peut toujours doubler ou réduire un chapitre, j'y ai mis ce que je souhaitais y mettre. J'ai beaucoup enlevé (peut-être aurais-tu préférer mon brouillon) pour ne pas écraser par avance le chapitre suivant qui est, tout de même, le plus important. C'est comme dans une chanson, il faut choisir un rythme; bien sûr, on peut y glisser de longs solos mais, ce que j'aime vraiment, c'est que le lecteur participe en y incluant ses propres souvenirs ou fantasmes. C'est sans doute mon goût pour une certaine littérature japonaise où une grande place est laissé aux lecteurs. C'est ce qui me dérange souvent dans le cinéma, on est écrasé par le poids du film sans pouvoir y greffer ses sentiments. J'aime offrir du feu, mais chacun est libre de fumer le cigare d'un coup ou de le faire durer! Je ne cherche pas d'excuses, je ne dis pas que je n'aurais pas pu mieux faire mais, dans l'espace que je me suis autorisé pour ce chapitre, je l'ai senti comme tel.

Till a dit…

Mon oreille est à l'affut d'un "One Two Three Four !" qui lancerait les hostilités. Et je pèse mon mot, un concert est un sport de combat. Tiens c'est une idée de titre ça "One Two Three Four !".

Je suis d'accord sur un point en particulier : l'avant premier concert, l'attente, l'angoisse, le stress, tout ça mérite d'être écrit et l'a peu été. Du coup je rejoins un peu Audrey dans le sens où tu aurais pu faire durer plus longtemps cette attente, qu'on sente plus dans le rythme du texte le temps qui passe leeeeeeeeeeentement, interminablement, le stress qui gagne, la tension qui monte.

Bref, chacun écrit son histoire à sa façon. En remontant au titre de l'épisode je me disais que tu n'étais pas loin de lancer le concert à l'épisode 100.

De mon côté il faut que je revienne 4 mois en arrière pour reprendre le fil de l'histoire. En flashback.

Jimmy Jimi a dit…

Hola Till,
Après Proust, c'est difficile d'écrire sur l'ennui! Vous êtes mignons, mais j'ai déjà peu de lecteurs, je n'ai pas envie d'en plonger la moitié dans le coma!

yggdralivre a dit…

ouaip mais tu as des lecteurs de qualité ! (nan mais)

ce que dit Audrey n'est pas faux, disons que je comprends son point de vue, plutôt sur la construction que sur l'affect...
en fait... y'a un côté "les années" d'annie ernaux dans ton projet (ce qui est un compliment, que tu aimes ou pas ^^ na !)... une sorte d'objectivité au-delà des effets, des moments rendus avec une volonté de restituer des moments et des instants universels et intimes à la fois... il me semble que souvent la tension tient entre ces deux pôles.

perso, si j'aime cette ambiance, cette restitution, ce vécu...
ce n'est pas ce qui m'attire... (je suis plus sur l'histoire et les phrases en fait... dans "mizanu" je vois le jeu de mot "mise à nu" mais aussi la sonorité japonaise).

bon... désolé pour le côté bordélique de cette intervention.

Till a dit…

@Jimmy : je ne parlais pas d'ennui mais d'attente, de tension, d'étirement du temps. Et plus prosaïquement, de la boule au ventre, du stress qui te serre les tripes à t'en filer la nausée et te donner envie de partir en courant pour échapper à ce truc que pourtant tu veux plus que tout au monde. Proust n'a pas écrit sur l'attente avant LE premier concert, toi si.

Flagornerie de côté, comme je le disais plus haut, chacun son histoire à sa sauce, c'était juste une réflexion que je me faisais à la lecture de cet épisode.

Jimmy Jimi a dit…

Hello Yggdralivre,
C'est exactement l'idée: raconter l'Histoire (avec un grand H) mais en instillant de belles gouttes d'histoires (avec un petit h). Pour Mizanu, j'ai expliqué qu'il s'agissait d'une compression de mis à nu (d'après "Mon Cœur mis à nu" de Baudelaire) mais, tu a tout a fait raison, ça sonne un peu japonais.

Hi Till,
Dans mon brouillon, il y avait un gros passage sur le stress, mais c'était un peu lourd, j'ai préféré remplacer par la phrase sur la drogue qui me semblait plus fort. Comme c'est moins long, ça marque peut-être moins, mais je trouvais ça plus intéressant.

Arewenotmen? a dit…

Jimmy nous la joue "coitus interruptus"... (délicieuse) frustration, mais on est trop impatient de savoir : bide ou tabac ? On a peur et on espère...
J'adore ce titre de John Cale...

nestor b a dit…

J'ai adoré cet épisode. Je me sens plus impatient que frustré. Quoi de plus beau qu'un préliminaire : doute, excitation, peur, plaisir. On a beau savoir que tout vient de notre cerveau, et pourtant c'est le corps qui parle, comme par magie. Et oui, je trouve aussi que laisser au lecteur le choix de ses sentiments est un cadeau de l'auteur. Tu guides le pas sans lui dire où se poser exactement, et en ce qui me concerne, c'est comme ça que j'avance le mieux !
Tu peux même attendre encore un peu avant le début du concert, ça me va, et ça laisse le temps à qui veut de refaire un aller-retour au bar. Bravo.